J’ai mal à ma profession

Si vous suivez un tant soit peu les médias, que vous portez attention à ce qui se raconte cette année, vous aurez sans doute remarqué que la situation semble difficile dans le monde de l’éducation québécoise. Je dois admettre que cet automne, j’ai trouvé tout cela particulièrement difficile. Les rentrées scolaires sont à la fois des moments excitants et angoissants. Comment créer un lien avec un ou des nouveaux groupes d’élèves? En marge de tout ça, j’avais l’impression de ne lire que des témoignages négatifs sur les groupes d’enseignantes et d’enseignants. Comme on dirait, ça m’a rentrée dedans.

Évidemment, je n’ai pas envie de vous partager mon seul et unique ressenti. Ce qui se passe pour moi ne reflète pas nécessairement la réalité. C’est pourquoi j’ai invité les enseignantes et les enseignants à répondre à un sondage pour partager avec moi comment ils et elles voyaient la situation. Tout au long de l’article, vous trouverez des commentaires laissés dans le formulaire, illustrant exactement la réalité des personnes répondantes.

Portrait des répondants

En tout, ce sont 140 personnes qui ont répondu. 61,4 % enseignent au secondaire, 34,3 % au primaire et 4,3 % au préscolaire. De ces enseignantes et enseignants, 83,6 % sont du réseau public.

La réalité dans les classes

Les éléments qui ressortent comme étant les plus problématiques sont les suivants (en ordre de priorité) :

  • L’engagement des élèves

Il est difficile de motiver les élèves qui sont souvent blasés. Les jeunes s’ennuient, manquent d’engagement et leur niveau de concentration est de plus en plus réduit. Comment un seul être humain (l’enseignant) peut-il rivaliser avec l’hyperstimulation des réseaux sociaux? Malheureusement, les enseignants qui ont la motivation de vouloir changer les choses et ne pas abandonner cette nouvelle génération d’adolescents se buttent aux faibles moyens, autant au niveau des ressources matérielles qu’humaines, de notre système.

  • Les difficultés scolaires des élèves

J’enseigne le français en 2e secondaire dans des groupes PEI (Programme d’éducation internationale). Mes élèves ont d’énormes lacunes en ce qui concerne les classes de mots, ils ne savent pas trouver un verbe, ont de la difficulté à discerner un pronom d’un déterminant, etc. Il est donc très difficile de construire sur ces bases… Leur autocorrection en est évidemment impactée aussi puisqu’elle repose sur ces notions.

  • Le comportement des élèves

J’ai des élèves très impulsifs qui se mettent à chanter pendant des explications comme si c’était normal, commentent à voix haute des situations qui ne les concernent pas, posent des questions sans rapport au contenu, ex : « madame, comment s’appelle la fenêtre en haut d’une maison qui sort un peu, comme dans les films ? » (pendant la phrase du jour qui ne parle pas de maison…).

Pas le temps de faire ma job pédagogique parce que je me noie dans la gestion de classe niaiseuse. Au secondaire: « enlève ton crayon de ton nez, arrête de volontairement péter bruyamment, arrête de lancer des bâtons de colle au plafond »… C’est comme sans fin.. Gros retour décomplexé des insultes homophobes aussi.

  • Le manque de respect des élèves (entre eux et envers l’enseignant.e)

1er cycle du primaire: Porte de ma classe « défoncée » à plusieurs reprises par un élève en crise; à plusieurs reprises: séquestration des autres élèves, car impossibilité de sortir en raison de la crise dans le corridor (durée de 40-45 minutes), destruction de ma classe à multiples reprises par des élèves de ma classe en crise, entre 3 à 5 crises par jour, une élève post-traumatique en raison de ces crises, à plusieurs reprises: évacuation de ma classe et impossibilité d’y revenir, car un élève est en crise et RIEN n’est fait ou mis en place pour les élèves qui crient / brisent la classe afin de changer la situation, les parents des autres élèves ne sont pas informés de tout ce que vivent leurs enfants dans la classe (refus de la direction en raison de la confidentialité)

Ces derniers temps, sur Facebook, Une prof allumée partage de nombreux témoignages d’enseignant.es ou de membres du personnel qui sont témoins ou victimes de violence dans les école. Le problème semble majeur, et ce, dans plusieurs milieux. C’est une première publication qui a entrainé une chaine incroyable de témoignages qui donnent froid dans le dos. Qu’arrive-t-il avec le plaisir d’apprendre (et d’enseigner!) quand on ne se sent pas en sécurité?

Un élève de 1re année m’a poignardé avec son crayon à mine, parce que je ne l’ai pas choisi pour répondre à la question. Comme ça, tout bonnement, durant mon enseignement!

Les conséquences semblent avoir de moins en moins de poids sur les élèves. On est de moins en moins surpris de voir des élèves demander à être expulsés, accepter la retenue qui leur est attribuée…

Secondaire 3. Un exemple: Je demande à un élève de commencer son travail. Il me dit “non”. Je lui demande pouquoi. Il me dit “ça me tente pas”. Je lui dis qu’il ne peut pas rester en classe s’il ne travaille pas. Il me dit “je m’en fou”. Je lui dis “pourquoi tu t’en fou?”. Il me dit “mes parents le savent que je fais rien et quand l’école appelle chez nous, mes parents s’en foutent aussi”.

Si vous êtes dans le milieu scolaire (ou même parents de jeunes enfants), vous avez surement (trop) souvent entendu parler de bienveillance. Est-ce rendu un concept surfait?

Je crois que nous sommes peut-être rendus à un point où, au nom de la bienveillance, nous tolérons l’intolérable.

Il me semble essentiel de se questionner sur l’équilibre entre bienveillance et encadrement, afin d’assurer un milieu sécuritaire et respectueux pour tous.

La réalité à l’extérieur des classes

Les éléments qui ressortent comme étant les plus problématiques sont les suivants (en ordre de priorité) :

  • Plus d’excitation dans les couloirs et dans les aires communes

En 2e année, beaucoup de conflits entre élèves. On sent que leur habiletés sociales sont difficiles. Plusieurs élèves courent et crient dans le corridor, particulièrement ceux qui sont sortis de leur classe pour rencontrer les TES. Les transitions avec le service de garde sont très difficiles également, les élèves s’énervent et deviennent très bruyants.

  • Plus de violence physique entre les élèves

À plusieurs reprises, nous avons dû séparer des élèves de 1re secondaire qui se battaient sur la place centrale. Des nez cassés, des lèvres fendues, c’est violent. 1re secondaire!!!

  • Plus de violence verbale envers les membres du personnel

Dans les médias, la montée de la violence a fait les manchettes. Il n’est donc pas surprenant que cela soit ressorti. Les ressources semblent elles-mêmes à bout de souffle tellement la problématique grandit.

Je vois nos équipes d’intervenants (1er cycle, secondaire) beaucoup plus sollicitées : elles rencontrent beaucoup plus d’élèves, font davantage d’interventions individualisées et dans les classes (tournée de classe pour recadrer les attentes). Nos équipes sont brûlées. Pourtant, depuis quelques années, nos équipes d’intervenants ne cessent de grandir. Le besoin est toujours plus grand.

La solution : quitter le bateau?

Il est tout de même rassurant de voir que, malgré la situation qui semble décrite, 45 % n’envisagent toujours pas quitter la profession. Je dois admettre que pour ma part, je fais partie des 33,6 % qui y ont pensé pour la première fois cette année. Était-ce dû à un ensemble de facteurs qui n’étaient pas nécessairement tous liés à ma profession? Probablement. Cela dit, ça m’a fait mal de me questionner sur ma place dans ce monde que j’aime.

Je suis sincèrement en grande réflexion : je ne sais pas si je vais encore enseigner dans les 5 prochaines années. Je suis tanné, écœuré. On n’est plus des enseignants. On est de moins en moins pédagogue : on est psychologue, on est surveillant, on est parent, on est éducateur, on est travailleur social, on est TES… On me demande de faire des choses pour lesquelles je ne suis pas formé et on espère que je les fasse bien ? Non, je vais faire des erreurs. Non, je ne remplirai pas ce formulaire pour demain matin parce que j’ai 128 copies à corriger. Non, je ne serai pas 100% attentif à l’assemblée générale puisque les informations transmises se retrouvent dans le courriel envoyé il y a 2 semaines… Engagez-vous qu’il disait, engagez-vous !

Les précédentes sections faisaient beaucoup référence aux élèves, mais les commentaires laissés dans le formulaire soulevaient aussi l’impact qu’a l’absence ou parfois la présence inadéquate des parents. Alors que ce sont nos premiers alliés, ceux-ci finissent parfois par nous compliquer la tâche lorsque leur appui ne nous est pas témoigné face aux interventions.

Je n’ai que 54 ans mais je songe sérieusement à faire une dernière année l’an prochain, juste pour atteindre la première condition pour prendre la retraite.. Je n’ai plus vraiment de plaisir à enseigner. C’est beaucoup de stress et de frustration quand on voit comment sont gérés les comportements des élèves par la direction.

L’appui des directions, quant à lui, est un facteur de protection hyper important relevé dans les commentaires. La relation avec l’équipe-école en général fait une belle différence positive.

J’ai la chance d’avoir une direction en or et une équipe soudée. Si ce n’était pas le cas, je ne sais pas comment je ferais.


Comment sera l’éducation dans 5-10 ans? L’année prochaine? Est-ce que cette année était pire à cause de l’absence des cellulaires? Subissons-nous encore les contrecoups de la pandémie? Il est difficile de mettre le doigt sur le bobo. Il y a, actuellement, clairement un problème de société majeur.

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